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Harry Kane : un attaquant complet redéfinit le rôle moderne

Harry Kane a 33 ans et joue de plus en plus loin du but. Parfois, on le voit toucher le ballon à l’entrée, voire à l’intérieur de sa propre surface. Pour un attaquant censé vivre dans les 20 derniers mètres, le paradoxe est flagrant. Sauf que la saison dernière, l’attaquant de l’Angleterre et du Bayern Munich a inscrit 73 buts, le meilleur total de sa carrière, tout en évoluant plus bas que jamais.

Quand on lui parle de ce contraste, un large sourire lui barre le visage.

« Jusqu’à ce que tu comprennes vraiment le football et ce dont on vient de parler, c’est facile de dire “reste haut, tu vas marquer”, mais ça ne marche pas comme ça », lâche Kane.

Un avant-centre qui ressemble à un coach

Sur le terrain d’entraînement, sa manière d’occuper l’espace en dit autant que ses mots. Meilleur buteur de l’histoire de l’Angleterre, Kane est l’un des premiers à sortir du vestiaire. Les plus jeunes enchaînent les jongles et les rires. Lui discute longuement avec un membre du staff, les yeux rivés sur la séance.

De loin, on pourrait le confondre avec un entraîneur. Vu son rôle en match, l’erreur serait presque logique.

Son style colle à sa personnalité : complet, réfléchi, sans esbroufe. Ceux qui le côtoient le décrivent comme humble et équilibré, sur le terrain comme en dehors. La saison vient à peine de commencer, mais il n’a rien d’un joueur qui se repose sur ses 12 derniers mois. Avec seulement cinq jours de préparation dans les jambes, le capitaine de l’Angleterre a disputé l’intégralité du 2-1 du Bayern contre le Borussia Dortmund pour soulever la Supercoupe d’Allemagne.

Son rôle demande une activité énorme. Il l’assume sans broncher. Sur les six dernières saisons, STATSports – une société technologique dans laquelle Kane a investi – a mesuré une hausse de 8 % de la distance parcourue, 22 % de ses courses à haute intensité et 42 % de ses accélérations.

Dans un football où la tactique évolue à toute vitesse, il ne s’est pas contenté de suivre. Il a pris de l’avance.

« Depuis cinq ou six ans, le marquage individuel a pris une place énorme, explique-t-il. Le football européen est physique et les grandes équipes veulent récupérer le ballon haut, en faisant confiance à leurs défenseurs et milieux pour défendre en un contre un et gagner leurs duels. »

Les cadors ont donc recruté des athlètes puissants, des dribbleurs capables d’éliminer leur vis-à-vis dans des duels répétés. Kane, lui, n’a jamais été catalogué comme un dribbleur. Il le reconnaît : il n’est « pas le plus rapide ». Pourtant, il prospère. À sa manière.

Le dribble dans la tête

Face à Dortmund, une séquence résume son jeu. Kane décroche très bas pour recevoir, cherchant cette zone libre où personne ne l’attend. Deux joueurs allemands flairent le danger et se jettent sur lui.

Son dribble n’est pas un enchaînement de crochets. C’est un calcul. Sa vitesse, c’est celle de la pensée.

Il se baisse, verrouille sa position, utilise son corps pour écarter le défenseur central Waldemar Anton. Puis il se relève, se décale très légèrement sur la droite. Ces micro-ajustements, c’est sa signature. Avec eux, il parvient à faire basculer l’équilibre d’une équipe entière.

Daniel Svensson et Jobe Bellingham mordent sur la feinte, se retrouvent à contre-pied. Kane, lui, casse la trajectoire du ballon dans l’autre sens et ouvre tout le terrain depuis la moitié de terrain du Bayern.

Plus tôt dans l’année, son entraîneur Vincent Kompany avait résumé ce rôle si particulier : 50 % travaillé à l’entraînement, 50 % laissé à l’instinct de Kane.

« C’est en partie de l’instinct, en utilisant mon cerveau de footballeur et le ressenti sur le terrain, détaille l’Anglais. Par exemple, si je veux décrocher pour voir si le défenseur central veut vraiment me suivre, il peut me suivre au milieu, mais est-ce qu’il va me suivre si je descends jusqu’à ma surface ? Après cinq ou dix minutes, tu comprends comment l’adversaire veut jouer, et ça dicte ma manière de me déplacer. »

Au Bayern, ce fonctionnement est intégré. Les rotations semblent parfois anarchiques à l’œil nu, mais elles obéissent à une logique partagée. Kane, à qui l’on accorde plus de liberté qu’aux autres, se trouve au cœur de ce système.

« Je me vois comme un des deux numéros 10 »

« J’ai l’impression que mon poste, maintenant, c’est l’un des deux 10, et tu travailles en duo, explique-t-il. Tu peux te mettre à deux sur un côté pour créer une supériorité, ce qui pose un vrai problème aux défenseurs centraux adverses : qui marquer ? S’ils veulent nous prendre tous les deux, ils doivent aller en individuel, et ça libère des espaces pour nos ailiers ou nos latéraux. On pose plein de questions à l’adversaire, et moi, j’adore avoir quelqu’un proche de moi avec qui combiner. »

L’homme qui a bâti sa réputation en pointe, en pur numéro neuf, se décrit désormais comme un numéro dix… dans une attaque à deux.

« Quand tu es seul en neuf, tu peux te retrouver pris par deux centraux, tu touches peu de ballons, raconte-t-il. Tu dépends des autres pour te trouver. »

On lui montre une première séquence de la saison passée. Il commente.

« Avec notre système, tant qu’il y a quelqu’un dans chaque zone, peu importe qui c’est. Lucho [Luis Diaz] dans ce clip joue comme un des 10. Moi, je décroche pour créer un peu d’espace et Lucho attaque l’axe. »

Son mouvement attire un milieu adverse qui le suit. L’espace se crée instantanément. Joshua Kimmich en profite pour trouver Diaz dans l’intervalle.

« Je crois que c’est Serge [Gnabry] qui fait l’appel en profondeur, ça recule la ligne défensive et ça nous laisse, Lucho et moi, cet espace entre les lignes. Lucho me remet, et dès que je suis dans cette zone, à 20-25 mètres, je cherche toujours la fenêtre pour frapper. »

Encore une action où tout commence par un décrochage… et se termine par Kane à la finition.

« En jouant bas au début de l’action, je me retrouve en 10 quand tout le monde a reculé, poursuit-il. Je peux frapper de l’extérieur de la surface, ce qui est un gros point fort chez moi, ou bien je pars dans le dos des joueurs que plus personne ne suit, parce que pour un milieu, c’est très difficile de me prendre en marquage sur toute la longueur. »

Attirer pour mieux libérer

Deuxième clip : un match de Ligue des champions contre le Club Bruges. D’ordinaire, un défenseur central se colle à lui. Là, les Belges confient la mission à leur milieu défensif. Kane le voit, le note, l’exploite.

Lennart Karl marque, sans que Kane ne touche le ballon. Pourtant, son empreinte saute aux yeux.

« Ce sont ces petits appels que tout le monde ne voit pas, explique-t-il. Avec Jamal Musiala et Lenny, ils sont tellement à l’aise pour recevoir et dribbler qu’il y a des moments où je reste plus haut, je les laisse toucher le ballon plus bas et j’essaie de plonger dans le dos. Sans changer radicalement mon jeu, j’essaie de compléter les qualités de ceux qui m’entourent. »

Il connaît les forces de Karl par cœur.

« Je sais que Lenny est excellent dans ces espaces. Quand il les occupe, je pense plus à attaquer la profondeur parce que, un, il peut me lancer et je peux aller au but, ou deux, il peut porter le ballon et faire exactement ce qui s’est passé là. Dès qu’il reçoit entre les lignes, je pars. Pas toujours pour être servi. Parfois juste pour embarquer le défenseur. Résultat : il se retrouve en un contre un face à un central plein axe. Et ça, pour n’importe quel défenseur, c’est un cauchemar. »

Neuf, dix, six… et Ballon d’Or en ligne de mire

À l’approche de l’annonce du Ballon d’Or, le nom de Harry Kane revient avec insistance. Les 73 buts pèsent lourd dans la discussion. Mais se focaliser sur la seule statistique masque une réalité plus large.

Kane joue pour l’équipe dans toutes les phases, sur tout le terrain. Et, en même temps, il affiche des chiffres individuels dignes des références absolues que sont Cristiano Ronaldo, Lionel Messi ou Erling Haaland.

Lui-même s’est déjà décrit comme un joueur capable d’occuper, selon les moments, les rôles de numéro 10, de numéro 9 et même de numéro 6.

Dans un football où les tâches sont ultra-spécialisées, où chaque poste est découpé, répété, drillé à l’extrême, voir un attaquant dominer le jeu en cumulant ces trois fonctions relève de l’exception.

La question n’est plus de savoir s’il doit rester « haut » ou décrocher. Elle est de mesurer à quel point, en redéfinissant son propre poste, Harry Kane est en train de redessiner celui de l’avant-centre moderne.