Carrick face à l'héritage de Ferguson à Old Trafford
Quarante ans après le débarquement de Sir Alex Ferguson à Old Trafford, Michael Carrick se retrouve face à un décor étrangement familier : Manchester United tangue, flirte avec la zone de relégation à la différence de buts, et cherche un nouveau cap. Les parallèles sont trop évidents pour être ignorés. Carrick, lui, choisit d’en sourire.
Le technicien, installé devant les médias, a été invité à commenter cet anniversaire symbolique et, inévitablement, à se positionner face à l’héritage écrasant du manager écossais. Ferguson a laissé derrière lui 38 trophées en 26 ans, 13 titres de Premier League, deux Champions League, et une culture de la victoire qui continue de hanter chaque entraîneur qui lui succède.
Carrick ne nie rien de tout cela. Au contraire, il célèbre. « Qu’est-ce qui n’a pas déjà été dit ? » glisse-t-il, presque fataliste, avant de souligner les « 40 ans » depuis l’arrivée de Ferguson et « l’impact incroyable » qu’il a eu sur le club. Il confie même être « probablement plus proche de lui maintenant » que lorsqu’il portait encore le maillot rouge au milieu de terrain.
Mais il refuse d’endosser le costume de successeur désigné. Il ne joue pas à l’héritier, encore moins au clone. Et quand on le pousse sur la possibilité de recréer un tel cycle de domination, il ne ferme pas la porte. L’ambition reste intacte, martèle-t-il. Simplement, le chemin ne sera ni court ni linéaire : « Il faut construire, être réaliste et remettre les choses en perspective. Ça ne va pas se faire en un claquement de doigts. »
Un club en crise, une équipe en réaction
Le contexte est brutal. Depuis le départ de Ferguson en 2013, United n’a plus vraiment approché les sommets de la Premier League ni de la Champions League. Les saisons se succèdent, les entraîneurs aussi, sans que la spirale ne s’inverse durablement. Aujourd’hui encore, le club se retrouve à la même hauteur comptable que lors de l’arrivée du légendaire Écossais : au-dessus de la zone rouge uniquement à la différence de buts.
Pourtant, Carrick s’accroche aux signaux positifs. La remontée face à Roma en est un, puissant. « C’était une nuit fantastique, pour nous tous », reconnaît-il. Mais il refuse toute euphorie : « Rien n’a encore été accompli. C’est un moment dont on doit se servir pour avancer. »
Revoir le match lui a donné de la matière. Il refuse l’idée d’une première période catastrophique : « La première mi-temps n’était pas si mauvaise. On s’est parfois laissés exposer, et ça, on doit le corriger. » Il cite aussi la « très bonne » première période contre Chelsea comme un autre signe d’un progrès réel. Des éclairs, pas encore une constante.
Dans le vestiaire, il sent une réponse. « C’est une réaction positive, ce n’est pas comme si tout à coup on se laissait emporter, » insiste-t-il. Il parle de joueurs qui « s’entraînent très bien » et assure qu’il ne le dit pas « pour le plaisir de le dire ». Le message est clair : il connaît le potentiel de son groupe, il sait aussi qu’il ne l’a « pas assez prouvé récemment ».
Baleba, nouveau coup dur
L’euphorie de la victoire contre Roma a toutefois laissé une trace amère. Carlos Baleba, recruté l’été dernier pour environ 70 millions de livres en provenance de Brighton, sera absent plusieurs semaines. Le milieu a quitté la pelouse juste après la pause, la main sur l’ischio-jambier, après une percée tranchante dans la surface italienne.
Carrick n’a pas caché son inquiétude sur la durée de l’indisponibilité : « Carlos, on ne sait pas, mais ce sera un certain nombre de semaines. » Pour le Camerounais, la frustration est immense. Il avait déjà manqué le début de saison à cause d’une blessure à la cheville contractée en présaison. Le voilà de nouveau à l’infirmerie au moment où il commençait à trouver du rythme.
Autre dossier médical, celui de Pat Dorgu. Là, Carrick appelle à la patience : « Pat s’est un peu entraîné, très peu, on doit être patients avec lui. » Le message ne laisse aucune place à l’ambiguïté : il ne prendra pas de risques inutiles avec ses jeunes joueurs.
Solskjaer, les liens et le regard des anciens
Le nom d’Ole Gunnar Solskjaer est lui aussi revenu dans la conversation. Un entretien récent de l’ancien manager fait parler, mais Carrick refuse de se lancer dans un décryptage qu’il n’a pas lu. « Je ne l’ai pas vu, donc c’est difficile de répondre », coupe-t-il, sans agressivité.
Il rappelle surtout la relation personnelle qui les lie : « Nous sommes amis et nous sommes toujours en contact. Je l’ai vu il n’y a pas longtemps, en présaison. » Puis cette phrase, qui en dit long sur la manière dont il se sent jugé : « Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de gens qui me connaissent vraiment. Ole en fait partie. »
Dans un environnement où chaque choix tactique est disséqué, chaque série de résultats surinterprétée, Carrick s’appuie sur ce noyau de confiance, ces anciens qui savent qui il est, d’où il vient, et ce qu’il tente de bâtir.
Une comparaison impossible… et un football qui a changé
Difficile de parler de Ferguson sans évoquer le temps qui lui a été accordé. À son arrivée, l’Écossais n’a pas tout renversé en quelques semaines. Il a eu des années pour imposer sa méthode, sa culture, son exigence. Carrick, lui, sait qu’il n’aura pas ce luxe.
« Le jeu a changé. Il évolue et c’est comme ça », lâche-t-il. Pas de plainte, pas de nostalgie, juste un constat. « On doit gérer ce qu’on a devant nous. » Autrement dit : impossible de réclamer le même délai que Ferguson. La pression est immédiate, le jugement permanent.
Pour autant, il ne renonce pas à viser haut. Reproduire le cycle Ferguson paraît démesuré dans le football moderne, mais Carrick refuse de considérer cela comme un rêve hors d’atteinte. À ses yeux, la barre reste là où elle a toujours été à Old Trafford : très haut, parfois déraisonnablement. À lui de construire, morceau par morceau, dans un environnement bien plus instable.
Mainoo, Rashford et la concurrence en sélection
L’actualité du jour ne concernait pas seulement United. La dernière liste de l’Angleterre est tombée, sans Kobbie Mainoo ni Marcus Rashford. Une absence logique, au vu de leur état physique récent.
Mainoo a manqué quatre matches à cause d’une petite blessure avant de revenir contre Chelsea, puis de débuter face à Roma. Son absence en sélection s’explique par ce trou dans son temps de jeu. Même logique pour Rashford, en convalescence après des problèmes à la hanche et à la cuisse. L’attaquant n’a plus été convoqué depuis un déplacement à Leeds à Elland Road.
Le sélectionneur Thomas Tuchel a résumé la situation pour Mainoo : période compliquée avec son club, beaucoup de matches manqués, et, pendant ce temps, Jobe a impressionné. La porte, assure-t-il, « reste toujours ouverte » pour les jeunes capables de bousculer la hiérarchie. Un rappel brutal de la concurrence féroce au milieu de terrain, même pour les talents sortis de l’académie de United.
Rashford, la parole en privé
En coulisses, Marcus Rashford a profité du match contre Roma pour se livrer lors d’une rare séance de questions-réponses avec des supporters dans l’Ambassadors’ Lounge d’Old Trafford. Une rencontre réservée à ceux qui ont payé un package d’hospitalité haut de gamme, avec places juste derrière le banc de United, menu cinq services, accès en coulisses et possibilité de saluer l’équipe à son arrivée.
Dans ce cadre feutré, Rashford a pris le temps de répondre directement aux inquiétudes et aux critiques, loin du bruit des réseaux sociaux. Un échange qui, même à huis clos, en dit long sur la volonté du club de retisser le lien entre ses cadres et un public parfois lassé de promesses non tenues.
Les choix tactiques sous la loupe
Sur le terrain, tout n’a pas été parfait contre Roma, malgré la remontée. Une action en particulier a fait grincer des dents les supporters : le but de Matias Soule. Sur la séquence, Kobbie Mainoo perd le ballon, Roma renverse le jeu côté droit, et l’espace est béant. Diogo Dalot, resté haut sur l’aile gauche, sprinte pour revenir, trop tard. Un ballon est glissé dans le dos d’Ayden Heaven, Soule se retrouve avec tout le temps nécessaire pour ajuster sa finition.
Cette phase illustre un problème tactique pointé par certains observateurs : un déséquilibre structurel qui expose trop souvent la défense. Pour beaucoup, c’est un schéma que Carrick devra ajuster, voire abandonner, s’il veut stabiliser son équipe.
Villa en ligne de mire, et l’horizon Ferguson en toile de fond
La conférence de presse s’est achevée comme elle avait commencé : sans promesses grandiloquentes, mais avec une conviction tranquille. Carrick sait que la victoire contre Roma ne vaut que si elle sert de tremplin. Il le répète : « C’est à nous de faire en sorte que ça nous fasse avancer. »
Prochain test, Aston Villa ce week-end. Une nouvelle occasion de vérifier si les « signes d’amélioration » entrevus peuvent se transformer en dynamique, si l’état d’esprit aperçu en coupe d’Europe peut se transposer en championnat.
Quarante ans après l’arrivée d’un Écossais venu d’Aberdeen pour sauver un club vacillant, un ancien milieu de terrain de la maison tente, à son tour, de remettre Manchester United sur ses rails. La différence, c’est que le temps ne joue plus dans le même camp. Reste à savoir si, dans ce football pressé, Carrick aura la possibilité de bâtir autre chose qu’une simple parenthèse dans l’ombre immense de Sir Alex Ferguson.



