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L'été tumultueux de l'Angleterre au cricket

Joe Root a pris la parole avec son calme habituel, mais les mots choisis trahissaient le tumulte intérieur. Cet été de Test, il l’a résumé en trois adjectifs – « chaos », « inhabituel », « déstabilisant ». Et le premier exemple qui lui est venu à l’esprit en disait long : Ben Stokes annonçant la fin de sa carrière internationale… en plein match, au cœur d’une série encore vivante.

Les retraites en direct ne sont pas une nouveauté dans le cricket. Heather Knight a fait la même chose lors du Test féminin à Lord’s deux semaines plus tard. Root, lui, reste trop fidèle à Stokes pour questionner publiquement ce départ façon prise de scène, survenu juste avant la victoire de la Nouvelle-Zélande à Trent Bridge, en décalage apparent avec son appel à des « joueurs altruistes » lancé quatre ans plus tôt.

Mais cette semaine-là, l’Angleterre a touché le fond. Première défaite à domicile depuis 14 ans dans une série de trois Tests ou plus, et une fin de campagne marquée par des Néo-Zélandais riant littéralement au nez des Anglais dans les derniers instants. Entre deux incidents liés à l’alcool, cette période a cristallisé la sensation d’une équipe déboussolée.

Depuis que le groupe s’est peu à peu détaché de l’émotion brute suscitée par Stokes, et qu’il a compris qu’il ne se débarrasserait jamais de l’étiquette « Bazball » sans le départ de Brendon McCullum du poste de sélectionneur Test, le climat s’est un peu apaisé. La scène de Brydon Carse menotté à Derby, Stokes tapi dans l’ombre, rappelle toutefois que la sérénité reste fragile.

Ironie et Dysfonctionnement

L’Angleterre a aussi goûté à une drôle de ironie : gagner, mais laisser la lumière aux perdants. Ce fut le cas face au Pakistan. À Edgbaston, le jeune Razaullah, 21 ans, a monopolisé les gros titres avec un 81 renversant, parfaitement en phase avec l’amour du sud de Birmingham pour les feux d’artifice inattendus. Le Pakistan, lui, a rappelé qu’il existe plusieurs niveaux de dysfonctionnement.

Bagarres avec des joueurs de Saracens ? Couvre-feu mal compris ou mal expliqué ? Le Pakistan a répondu par plus fort : sept joueurs renvoyés chez eux, un sélectionneur principal et un coach des lanceurs écartés eux aussi, téléphones portables saisis, et un projecteur braqué sur un board contrôlé par le gouvernement qui préférerait qu’on oublie le sort réservé au plus grand capitaine de son histoire. Saj Sadiq, rédacteur en chef de PakPassion.net, habitué à toutes les crises, a résumé sans détour : « Sur l’ensemble de la série, c’est la plus embarrassante et la plus difficile à regarder. Sur et en dehors du terrain, le Pakistan a été un véritable fiasco. »

Un Nouveau Sélectionneur

Face à un tel adversaire, parler d’été gâché pour l’Angleterre serait pourtant exagéré. Stephen Fleming n’arrive au Royaume-Uni que cette semaine – Root brûle d’ailleurs de rencontrer enfin en chair et en os son nouveau sélectionneur après une cour longue distance – mais depuis son petit-déjeuner à Canterbury, devant les résumés, le Néo-Zélandais a déjà eu de quoi se faire une idée précise de l’équipe qu’il reprend.

D’abord, une écurie de fast bowlers commence à ressembler à quelque chose. Ollie Robinson est revenu avec un impact dévastateur. Jofra Archer, que l’on pouvait croire usé par l’ère Stokes, montre que son appétit pour le Test cricket est intact. Josh Tongue s’est aguerri physiquement et devient une arme sérieuse. Gus Atkinson, lui, a vu ses chiffres baisser après les soirées au Rex Rooms et un changement de rôle, mais c’est aussi la saison où « l’homme silencieux » de l’attaque anglaise a lancé le plus vite.

Reste que les nuances sont nombreuses. La balle a dominé le bat : un wicket toutes les 41 balles, soit le plus faible strike-rate en Angleterre depuis les années 1880. Les batteurs pakistanais, eux, ont offert la résistance d’un sac en papier détrempé. Le seul moment où les conditions se sont adoucies – un bon pitch à Edgbaston, et une balle ramollie après avoir pris l’humidité la veille – l’Angleterre a manqué de tranchant, peinant à forcer les brèches.

Ancien et Nouveau

Root a aussi revécu quelques vieux cauchemars face au bas de l’ordre adverse : l’ouragan Razaullah, et ce précédent à l’Oval en juin lorsqu’il remplaçait Stokes. Marcus Trescothick, sélectionneur intérimaire contre le Pakistan et incertain sur son avenir dans le staff Test, estime que Fleming sera un excellent relais pour Root sur ce point : tacticien affûté lorsqu’il était capitaine, coach le plus titré dans la fournaise de l’Indian Premier League, le Néo-Zélandais sait comment fermer une manche et gérer les fins de match nerveuses.

Derrière les quatre quicks de premier choix, la profondeur reste une vraie question alors que les regards se tournent vers la tournée en Afrique du Sud en décembre. Vu de près, la forme de fin d’été d’Olly Stone avec Nottinghamshire en county devrait, aux yeux de certains, le faire passer devant les jeunes qui patientent sur le trottoir. Et l’absence persistante d’un spinner de métier continue de peser. Difficile de ne pas imaginer Fleming en quête d’un profil à la Daniel Vettori, capable de tout faire un peu, avec un Liam Patterson-White qui coche plusieurs cases.

Les souvenirs de Fleming en tant que batteur pourraient aussi parler à une ligne de bat qui a cumulé 23 demi-centuries cet été, mais n’a vu qu’un seul homme, Ben Duckett, franchir les trois chiffres. Fleming, lui, avait dû attendre 10 fifties avant son premier century en Test. De quoi alléger la pression que Dan Lawrence, par exemple, ne cesse de se mettre sur les épaules.

Tension autour des places

Chaque équipe rêve d’un XI figé, mais le Néo-Zélandais pourrait apprécier cette tension actuelle autour des places, qui rendra le choix délicat lorsque Jacob Bethell sera de retour. Emilio Gay, promis à une place dans la tournée mais déjà vu par certains comme limité dans son plafond, semble le plus menacé dans le onze. Cela impliquerait de « fabriquer » un ouvreur pour accompagner Duckett, qui, hormis son 113 à Trent Bridge, a semblé coincé entre deux philosophies depuis la fin de l’ère Bazball.

Jordan Cox pourrait être celui qu’on propulse en haut de l’ordre. Vu que, face au Pakistan, le numéro 3 n’est jamais arrivé au crease après la neuvième over, le changement de rôle ne serait pas radical. Comme Lawrence, Cox n’a pas réussi à signer ce score définitif, se contentant de trois demi-centuries. Mais il a marqué les esprits par sa présence : presque bravache, sûr de lui, au point que Root a reconnu : « Je ne savais pas trop quoi penser de lui la première fois que je l’ai rencontré.

Cox a déjà expliqué publiquement qu’il essayait de « faire mieux que Root ». Objectif plus accessible cet été, l’un des plus discrets de son capitaine, mais qui reste une barre vertigineuse à 14 000 runs en Test et plus. C’est peut-être là, pourtant, le nouveau modèle de cette équipe post-Stokes : ne plus attendre des éclairs d’inspiration ou une aura écrasante, mais regarder vers un capitaine plus silencieux, incarnation presque clinique de ce qu’il faut pour survivre, et gagner, au plus haut niveau.