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Kevin Pietersen : Retour dans le cricket anglais après la politique du « no-dickheads »

Gilbert Enoka a quitté l’Angleterre avec le sentiment du devoir accompli. L’architecte autoproclamé de la politique du « no‑dickheads » jurait, en regardant le vestiaire de Brendon McCullum, qu’il n’y en avait pas un seul. Pas un. Zéro nuisance. Culture réparée, groupe sain, horizon dégagé.

Puis la réalité du cricket anglais est revenue comme un boomerang.

À peine son travail terminé, la chronologie a commencé à grincer. Harry Brook impliqué dans une altercation avec un videur. Jacob Bethell et Josh Tongue sortis boire avant un match. Rob Key, lui, estimant que le mieux était encore de cacher tout ça sous le tapis. Un mois plus tard, Noosa, alcool à gogo, Ben Duckett perdu dans le décor. Puis ce furent les histoires de couvre‑feu à Lord’s, Ben Stokes en crise de nerfs, Derby et les menottes. Non, il n’y avait pas « un » dickhead dans ce vestiaire. Il y en avait clairement plus. Enoka, sans le vouloir, avait prévenu tout le monde.

Et cette semaine, l’Angleterre a ajouté une nouvelle couche à ce tableau déjà bien chargé. Dans ce brouillard de comportements douteux débarque un homme qui ne laisse jamais personne indifférent. Kevin Pietersen revient comme mentor de l’équipe blanche pour trois mois de montagnes russes, à partir de mardi à l’Utilita Bowl. « Daddy’s home. »

La fameuse politique du « no‑dickheads » n’a jamais vraiment tenu debout. Qui décide de ce qu’est un dickhead ? À l’échelle du sport de très haut niveau, la plupart des athlètes cocheraient les cases. Obsessionnels. Hypercompétitifs. Capables de verrouiller leurs émotions ou de les lâcher sans filtre. Ce profil-là, c’est exactement celui qu’on recherche pour devenir exceptionnel dans un jeu qui, fondamentalement, consiste à faire des choses inutiles avec une balle.

Pour être juste avec Enoka, sa définition vise surtout ceux qui empoisonnent leurs coéquipiers, ceux qui rongent la culture interne. Mais le cricket est-il vraiment le terrain idéal pour ce genre de grille morale ? Ce sport reste une somme d’individualités grimée en discipline collective. On n’a pas besoin de s’adorer. On a besoin de chiffres. Le « team spirit » sert surtout de vernis.

Kevin Pietersen incarne cette contradiction à lui tout seul. Le roi des emmerdeurs pour certains, coiffure skunk et ego XXL, un joueur qui a fait tomber deux régimes, dont le sien. Mais sur les chiffres, sur l’impact, sur la trace laissée, Pietersen reste le meilleur batteur toutes formes de jeu confondues que l’Angleterre ait connu. Il a gagné des Ashes, un T20 World Cup, porté l’ère la plus brillante du cricket anglais moderne. Si c’est ça, être un dickhead, beaucoup de sélecteurs signeraient demain pour en avoir un de plus dans l’équipe.

Son retour, malgré les années et une reconversion parfois gênante – le voir danser avec des enfants indiens pour des likes sur YouTube n’est pas exactement le destin qu’on imaginait pour le joueur le plus marquant de sa génération – paraît presque logique. Pietersen aime être aimé. Il aime la scène. On le voit déjà finir accroché à Big Ben dans un costume de Spider‑Man, juste pour le spectacle.

On peut défendre l’idée que toutes les nominations au plus haut niveau devraient reposer uniquement sur les compétences d’entraîneur. Mais pour Pietersen, l’exception coule de source. Parce que c’est du pur contenu. Et le cricket international en manque cruellement.

Sur les 14 prochains jours, l’Angleterre doit disputer six matchs blancs sans grand relief. Sauf que là, c’est la troupe de KP qui débarque. D’un coup, on se remet à parler de l’Oval et de ce 153 débridé face à Brett Lee, de Leeds et de ce cent majestueux, joué à l’adrénaline pure contre l’Afrique du Sud, de Cardiff et de ce paddle sweep insensé en 2009, si provocateur qu’il a monopolisé les unes pendant des jours.

Ce retour ne relève pas seulement du théâtre. KP a du sens pour l’ECB. Le joueur le plus influent de son époque ne devrait pas errer dans les marges du jeu. Pietersen n’a jamais été un « head prefect » à la Strauss ou Cook, ces figures de conformité, presque scolaires. Eux incarnaient le passé. Lui a vu le futur et a été crucifié pour ça.

Il avait raison sur le batting. Raison sur le cricket de franchise. Raison sur la direction générale que prenait le jeu. Quand Andrew Strauss l’a poussé vers la sortie, il lui a servi un discours moralisateur sur la confiance. Mais aujourd’hui, une question s’impose : à qui faites‑vous vraiment confiance pour lire l’avenir du cricket ?

Pietersen, c’était aussi le Bazball avant l’heure. Sauf que le KP‑ball, lui, livrait des résultats, à une époque où prendre ce genre de risques relevait de la révolution. Personne ne jouait comme ça. Personne ne proposait une vision du Test cricket aussi explosive, aussi vendable. Les foules à Trafalgar Square, la star punk aux mains de foudre, le reverse sweep pour six contre Muttiah Muralitharan qui a coupé net le cycle de l’actualité : c’était là, le produit à mettre en vitrine. À la place, le cricket anglais a fini par offrir des overs de cinq balles et des compétitions aux noms caricaturaux.

Si le cricket était resté sur les chaînes gratuites, Pietersen serait devenu un Beckham, un Botham, une figure de plateau permanente, pas un créateur de contenu à la dérive, ni un revenant engagé comme « bagman » officieux de Baz.

Reste à savoir comment ce nouveau rôle va se matérialiser. Quel sera son vrai mandat ? Historiquement, Mentor, dans l’Odyssée, n’est qu’un gardien pour le jeune Télémaque. Et malgré son allure de star, KP semble taillé pour le développement de l’élite. En tant que joueur, il se rapprochait souvent des plus jeunes, ne serait‑ce que parce qu’il ne s’entendait pas avec les anciens. Il reconnaît le talent, il respecte les chemins de traverse. L’idée de le voir travailler avec Aneurin Donald, autre batteur au démarrage tardif et au coup de batte électrique, a quelque chose de fascinant.

Pietersen apporte aussi une énergie radicalement différente de celle de Brendon McCullum. Baz, c’est le cool, les ondes positives, le golf. KP, c’est le maniaque du batting. Il adore la répétition, les angles, les histoires de prise de batte, de backswing. Les masterclasses de Sky Sports l’ont montré : les deux vivent le jeu à des profondeurs opposées.

McCullum se fait lancer des balles de tennis et les renvoie sans trop de discours. « Voilà ce que je fais. Tu lances, je tape là. Tu relances, je tape là. » Pietersen, lui, dissèque le placement des pieds, la position de la tête, explique comment il a réécrit pour lui‑même le manuel du MCC avec son coach personnel. L’un ressemble à un gars qui tape dans des balles de tennis. L’autre donne une leçon d’élite.

Peut‑être que, paradoxalement, ce sera le dernier grand cadeau de McCullum à l’Angleterre. Son maintien en poste reste surprenant, pour un rôle dans lequel il n’a pas encore prouvé une expertise incontestable. Mais cette nomination de KP sonne juste. Avec un peu de chance, elle rappellera qu’il existe d’autres méthodes, d’autres voix, d’autres obsessions. Et si, au bout du compte, ce retour poussait McCullum à reconnaître sa propre obsolescence, qui oserait dire que le cricket anglais y perdrait ?