Katie Taylor : une carrière de boxeuse légendaire
À l’heure où Croke Park s’apprête à refermer le livre d’une carrière qui ressemble à un conte, les souvenirs affluent. Ceux qui ont croisé Katie Taylor sur le ring, dans les vestiaires ou au bord des rings du monde entier racontent une même histoire, avec des angles différents : celle d’une boxeuse qui a forcé des portes, changé des lois et retourné des salles entières, gants serrés et regard fixe.
« C’est ma partenaire de sparring ! » — Eric Donovan
Eric Donovan se souvient d’abord d’une silhouette qui ne détonnait pas. Et c’est précisément ça qui l’a marqué.
Ils ont à peu près le même âge. Lui est dans l’équipe d’Irlande dès sa création en 2003, elle gravite déjà autour du groupe. Même catégorie de poids, mêmes tours de ring, mêmes séances de sparring.
Au début, Donovan fait ce que beaucoup auraient fait à sa place. Il retient un peu ses coups. Parce que Katie est une fille. Jusqu’au jour où son entraîneur, Zaur Antia, explose.
« Eric, c’est un très mauvais sparring. Très, très mauvais. Pas bon. »
Donovan se défend : il est face à Katie Taylor, « une fille ». Antia se fâche pour de bon. « Elle est une fille mais c’est une championne ! Elle veut être championne olympique. Tu dois être sérieux. »
Le déclic est là. Donovan a 16 ou 17 ans. Il ne voit plus Katie comme une exception, mais comme une athlète à part entière. À partir de là, il la boxe à fond. Sparrings techniques, vitesse folle, intensité maximale, mais jamais de méchanceté. Elle encaisse, répond, progresse.
Face aux garçons, les séances ne sont pas « complimenteuses », comme il dit. Elle en prend, elle en donne. Avec Paddy Barnes, les duels sont féroces, même si l’Irlandais concède du poids. Ça équilibre. Elle ne recule pas.
Dans un paysage où les femmes sont rares au haut niveau, Katie est isolée au sommet. Deirdre Gogarty a ouvert la voie avant elle, mais a dû quitter le pays. Taylor ramasse le flambeau, casse les barrières, jusqu’à provoquer des changements de loi en Irlande.
Donovan n’oublie pas non plus sa déception quand la boxe féminine n’est pas retenue pour les Jeux de Pékin, alors qu’elle a déjà un titre mondial en 2005. En 2007, aux Mondiaux de Chicago, il assiste à une scène fondatrice : Katie est invitée pour un combat-exhibition le dernier soir. Dans le vestiaire, on lui annonce qu’elle boxe pour une cause bien plus grande qu’un simple gala : convaincre les délégués d’intégrer la boxe féminine aux Jeux de Londres.
La pression est colossale. Elle monte sur le ring, livre une démonstration. Dans les tribunes, entouré de Frankie Gavin, Billy Joe Saunders, Luke Campbell, James DeGale, Donovan entend la même question : « C’est qui, ça ? » Il répond, fier : « C’est ma partenaire de sparring. »
De fan de foot à coéquipière — Gráinne Walsh
Pour Gráinne Walsh, tout commence loin des rings. À 16 ans, elle ne jure que par le football. Son rêve : devenir joueuse professionnelle. Aucune tradition de boxe dans la famille, aucun oncle ou père passé par un club. Mais une curiosité tenace pour ce sport. Et un nom qui revient sans cesse : Katie Taylor.
L’été 2012 change tout. Pas de ligue de foot, besoin de rester en forme. Un club de boxe ouvre juste en face de chez elle, à Tullamore. Et qui vient couper le ruban ? Katie Taylor, tout juste revenue des Mondiaux en Chine avec un cinquième titre mondial.
Le timing est parfait. Walsh pousse la porte. Le virus la prend immédiatement. « Une fois que la boxe te touche le cœur, c’est difficile d’en sortir », dit-elle aujourd’hui.
Nous sommes à quelques mois de Londres 2012, les premiers Jeux olympiques où les femmes ont enfin le droit de boxer. Un moment historique pour la discipline. Walsh regarde tout, scotchée à l’écran. Elle admire surtout la capacité de Taylor à avoir cru à un rêve qui, pendant longtemps, n’existait même pas sur le papier.
Katie ne s’est pas contentée de profiter d’une ouverture. Elle s’est battue pour qu’elle existe. Résultat : une génération entière derrière elle. Walsh le sait : sans cette trajectoire-là, elle ne serait sans doute pas là où elle est, olympienne et médaillée mondiale.
Son obsession devient concrète. Son entraîneur connaît bien Zaur Antia. Walsh le supplie de demander si elle peut venir observer Katie à l’entraînement. Elle se retrouve dans l’unité de haut niveau, assise dans un coin, silencieuse, à regarder Taylor travailler.
Les années passent. Les titres nationaux arrivent. En 2016, elle est appelée en équipe d’Irlande. Destination : Mondiaux au Kazakhstan. Dans l’avion, sur la feuille d’équipe, un nom la fait presque bafouiller. Katie Taylor. De super-fan, elle devient coéquipière. Sans cesser d’être en admiration.
La nuit de Londres — Marty Morrissey
Pour Marty Morrissey, voix familière de RTÉ Radio 1, le sommet de sa carrière de commentateur ne se joue pas sur une pelouse de GAA. Pas même avec les hurlers de Clare, pourtant si proches de son cœur. Il se trouve dans une salle fermée, à l’Excel Arena de Londres, un après-midi de 2012, quand Katie Taylor va chercher l’or olympique.
Ce jour-là, la boxe dépasse le cadre sportif. L’ambiance est électrique, presque irréelle. Les chants du Fields of Athenry roulent sur les gradins, ricochent sur les murs. La salle vibre comme un seul bloc vert.
Le combat est âpre. À la fin, Katie jette un regard incertain vers son père Pete et vers Zaur Antia. Elle doute. Eux lui assurent qu’elle a fait le nécessaire. L’annonce tombe. Championne olympique. L’explosion de joie est instantanée.
Dans ce décor, un détail frappe Morrissey : des soldats de l’armée britannique postés à chaque sortie, et des supporters irlandais, ivres de bonheur, qui posent avec eux pour des photos et des selfies. Image singulière, presque ironique au regard de l’histoire entre les deux pays.
La soirée réserve une autre scène improbable. Dans la cabine de commentaire TV, Jimmy Magee. À côté, Morrissey pour la radio. Une visiteuse s’avance : Kate Middleton. Elle vient saluer, s’arrête un moment près d’eux. Prince William est là quelque part, mais pas à portée de poignée de main.
Pendant ce temps, à Dublin, les dirigeants de RTÉ veulent Katie sur le plateau avec Bill O’Herlihy. Problème : impossible de la joindre. Téléphone silencieux, obligations médicales, et surtout une famille qui veut garder ce moment pour elle. Pete Taylor répète qu’il n’y aura pas de télé, pas de médias. Soirée privée.
Morrissey insiste. Il apprend qu’elle passe un examen médical. Dans le couloir, il voit une blouse de médecin avec un badge. Il l’enfile, entre au centre médical. Les boxeurs irlandais éclatent de rire : « Qu’est-ce que tu fais là ? » Il atteint finalement Katie et Pete.
Pete dit encore non. Mais Katie a compris. Elle tranche : « Dad, je pense qu’on devrait faire l’interview. » Elle apparaît finalement à l’antenne ce soir-là.
La nuit réserve une dernière anecdote. Avant de passer à RTÉ, les Taylor doivent se rendre à ce qu’on leur a présenté comme « l’ambassade d’Irlande ». On leur organise un transport. Une demi-heure plus tard, Pete rappelle Morrissey, sonné. L’« ambassade » est en réalité un pub. Accueil monumental, certes, mais pas l’endroit où ils veulent passer cette nuit-là. Ils remontent en voiture. Direction les studios. Et Katie s’assoit finalement face à Bill O’Herlihy.
La fille qui battait les garçons — Hugh Cahill
À Bray comme à Greystones, la rumeur a précédé la légende. Hugh Cahill en a été témoin. Lui vient de Greystones, elle de Bray. On parle partout de cette fille qui « démonte » les garçons en sparring. Une histoire locale, presque trop belle pour être vraie.
Cahill reste sceptique. Il connaît d’abord le père, Pete Taylor, qui tient la porte d’un pub du front de mer, Jim Doyle’s, sponsor du club de rugby de Greystones. Après les matchs, tout le monde y passe. Puis il voit Katie s’entraîner. Les doutes tombent.
À l’époque, beaucoup ne savent pas quoi faire de la boxe féminine. On regarde ça comme une curiosité. Jusqu’au jour où l’on voit ce que Katie sait faire dans un ring. Ce n’est plus un « phénomène », c’est une référence.
Pour Cahill, la finale olympique 2012 contre Sofya Ochigava reste, avec le titre mondial de Bernard Dunne en 2009, l’un des moments fondateurs de sa vie de commentateur. L’Excel, compact, sonne comme une boîte de nuit. Chaque cri rebondit sur les parois. La quasi-totalité de la salle est acquise à Katie. Quelques Russes, coéquipiers d’Ochigava, essaient de se faire entendre. Ils sont noyés.
Quand il pense à Taylor, Cahill pointe un paradoxe. Tout le monde l’admire, les sondages le disent. On sait qu’elle donne beaucoup de son temps, discrètement, à des œuvres caritatives. On connaît sa foi, son palmarès, ses combats. Mais au-delà de ça, très peu de gens peuvent vraiment raconter qui elle est. La personne, derrière la championne, reste presque insaisissable.
« Elle était bonne, elle était mortelle » — Mick Dowling
Mick Dowling, double olympien, double médaillé européen et figure du coaching irlandais, a vu défiler des générations de talents. Quand Pete Taylor lui amène sa fille à Mount Tallant Boxing Club, à Terenure, il repère tout de suite quelque chose de différent.
Elle ne frappe pas comme une cogneuse, mais elle ne s’arrête jamais. Volume de coups énorme, cardio sans fond. Style bob-and-weave, esquives, glissades, activité constante. Un type de boxe que Dowling affectionne. « Elle était toute en action. »
Il insiste sur le rôle de Pete. Influence massive, structurante, dans les premières années. Sans lui, dit-il, on ne comprend pas vraiment l’ascension de Katie.
Très vite, il voit ce que d’autres mettront du temps à reconnaître : le potentiel d’une star mondiale. « Elle était bonne, elle était mortelle. » Comme on repère un futur grand footballeur à ses premiers contrôles, il perçoit chez elle cette évidence. Elle encaisse aussi. Beaucoup de boxeurs n’ont pas de menton, rappelle-t-il. Katie, si. Elle accepte de prendre quelques coups pour en rendre plus. Le vrai secret, bien sûr, reste d’en prendre le moins possible. Mais elle ne recule pas devant l’échange.
À l’époque, Dowling voyage beaucoup avec l’équipe d’Irlande. Il voit Katie se frayer un chemin dans un environnement qui n’était pas pensé pour elle. Il sait déjà qu’elle est « une vraie, vraie étoile en devenir ». Les années ont simplement confirmé ce diagnostic précoce.
De Chicago à Londres, de Tullamore aux salles de Dublin, ces voix racontent la même trajectoire : une gamine qui ne dépareillait pas au milieu des garçons, une championne qui a porté sur ses épaules le destin de toute une discipline, une figure publique dont on croit tout savoir sans vraiment la connaître.
Quand elle montera à Croke Park pour ce qui ressemble à un dernier acte, ce ne sera pas seulement la fin d’une carrière. Ce sera la fermeture d’une ère qu’elle a, en grande partie, inventée elle-même. La question, désormais, n’est plus de savoir ce qu’elle a accompli. Mais qui osera prendre le relais.




