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Katie Taylor : À 40 ans, elle défie les attentes avant son dernier combat

À trois jours de son dernier combat professionnel, Katie Taylor est montée sur le ring du Helix avec un sourire tranquille et une phrase qui a claqué comme un jab bien senti : « 40, c’est le nouveau 30 ». Le message était clair. L’âge, ce n’est pas un frein, c’est un détail. Et à l’approche de son adieu à la boxe contre Flora Pili à Croke Park, la championne irlandaise n’a rien d’une légende en préretraite.

Une salle pleine, deux mondes qui se frôlent

Le Helix était déjà plein bien avant son entrée. Devant la scène, un ring monté pour l’occasion, décor brut et efficace. Autour, un drôle de mélange de tribus médiatiques : Youtubers surexcités, reporters télé, journalistes de la presse écrite – dont une bonne partie habituée aux après-matches de GAA plutôt qu’aux open workouts – et quelques armoires à glace tatouées en T-shirts Matchroom.

Les Youtubers, eux, se comportaient comme dans leur élément naturel. Poignées de main bruyantes, caméras prêtes, phrases calibrées pour les vignettes et les titres chocs. Ils se connaissaient, se cherchaient du regard, se chauffaient entre eux. L’ambiance était à la hype permanente.

Dans un coin, les journalistes GAA formaient un petit archipel discret. Conversation sérieuse autour de la démission de Gabriel Bannigan du poste de manager de Monaghan, œil méfiant sur cette faune médiatique nouvelle. L’un d’eux a lâché, mi-amusé, mi-sincère : « Tu n’aurais pas envie de t’embrouiller avec le mauvais gars, hein ? » Le ton était donné : ici, certains étaient en terrain conquis, d’autres en territoire étranger.

La grande question, chez les reporters traditionnels, n’était pas de savoir quel morceau allait passer sur les enceintes, mais si Katie Taylor parlerait à la presse après son entraînement. Les rumeurs circulaient tôt : ce ne serait pas pour aujourd’hui, malgré les assurances de la veille. Peu à peu, la résignation a gagné les rangs. Ils resteraient dans les tribunes, spectateurs plus que protagonistes. Pendant que les Youtubers, eux, se contentaient de savourer l’instant.

L’undercard défile, la salle se chauffe

Avant Taylor, la scène appartenait à ceux qu’on verra samedi bien plus tôt dans la soirée. Premier à grimper sur le ring : le Dublinois Bobbi Flood, trois combats, trois victoires. Il a tourné autour des cordes, enchaîné jabs et combinaisons dans le vide, porté par le rythme de « Move or Not » de Purple Disco Machine. De temps à autre, un « G’WAN BOBBI ! » fusait de la salle, rappelant que même en open workout, Dublin sait encourager les siens.

Les boxeurs se sont succédé, chacun son style, chacun sa manière de vendre sa forme du moment. Parmi les noms les plus connus, Emmet Brennan, 35 ans, ancien olympien, qui s’apprête à disputer seulement son cinquième combat professionnel face au Gallois d’origine anglaise Taylor Bevan, médaillé d’argent aux Jeux du Commonwealth. Un duel de parcours atypiques, loin des trajectoires linéaires.

Sur le ring, on a aussi vu l’une des protagonistes de l’autre combat féminin de la soirée : la très justement surnommée « Meatball » Molly McCann. Ancienne star de l’UFC, 36 ans, passée professionnelle chez Matchroom l’an dernier, invaincue en quatre combats. Elle affrontera Sylwia Doligala en bantamweight. Interrogée sur son excitation à l’idée de boxer à Dublin, elle a lâché, dans un accent de Liverpool à couper au couteau : « It’s f***in’ Dublin, isn’t it ? » Une phrase, un ton, et toute une salle a compris qu’elle ne venait pas pour faire de la figuration.

L’entrée de la reine

Avant que la star ne se montre, un rappeur en survêtement, Casper Walsh, a chauffé la salle. Son flow sentait le Duuuublin à plein nez, même si une partie du public – dont certains journalistes – découvrait son nom.

Puis les lumières se sont braquées. Katie Taylor a émergé, salué la foule, et le volume sonore a grimpé d’un cran. Pas de fioritures, pas de mise en scène hollywoodienne, mais une ovation sincère pour une championne qui s’apprête à tourner la page après avoir changé le visage de la boxe féminine.

Sur le ring, elle a livré un entraînement vif, précis, rythmé, sous le regard attentif de son coach Ross Enamait. Mouvements fluides, enchaînements nets, jeu de jambes encore alerte. À 40 ans, aucune trace visible de ralentissement.

Au micro de DAZN, elle a déroulé son état d’esprit sans détour : « Je me sens très bien, je pense que 40 est le nouveau 30, non ? Je viens tout juste d’avoir 40 ans il y a quelques semaines mais je me sens bien, grâce à Dieu. Ça a été des mois incroyables pour préparer ce combat. » Puis la promesse d’une dernière bataille à la hauteur de sa carrière : « J’attends un combat difficile mais c’est pour ça que je suis faite, c’est pour ça que je suis née. Ce ne sera pas une promenade de santé, j’ai une jeune adversaire coriace en face de moi, mais j’ai choisi exprès une challengeuse difficile pour mon dernier combat. Toute ma réputation, je l’ai construite en prenant des combats durs tout au long de ma carrière. Pourquoi traiter mon dernier combat différemment ? »

Une héritière de sa propre révolution

Toute la semaine, un thème revient comme un refrain dans le discours de Taylor : l’héritage. Celui qu’elle laisse aux jeunes filles qui enfilent des gants parce qu’elles l’ont vue boxer. Celui d’une pionnière qui a forcé des portes, bousculé des fédérations, rempli des salles que l’on réservait jadis aux hommes.

Sur scène, cet héritage a pris un visage. Celui de Clodagh Keating, 10 ans, invitée à monter sur le ring pour quelques instants de sparring symbolique avec son idole. La petite, submergée par l’émotion, a fondu en larmes presque en hurlant tandis que Taylor lui passait les gants. Pas de club de boxe pour Clodagh pour l’instant. Mais après une journée pareille, difficile d’imaginer qu’elle n’ira pas pousser la porte d’une salle très bientôt.

Dans ces quelques minutes, tout ce que Taylor répète depuis des années s’est matérialisé : une enfant tétanisée de bonheur, une championne patiente, bienveillante, qui prend le temps, et une salle entière qui comprend qu’elle assiste à plus qu’un simple open workout. C’est la transmission, en direct.

Les grands oubliés du jour

Quand les lumières se sont éteintes et que la foule a commencé à se disperser, un autre tableau est apparu : celui des journalistes repartant comme ils étaient venus, carnet vide de déclarations exclusives. Aucun tête-à-tête avec Taylor, aucune petite phrase à glisser dans un papier du lendemain. Ils ont rangé leurs affaires, un peu dépités, en sachant très bien qu’ils auraient pu suivre la séance depuis leur bureau, sur Youtube, comme tout le monde.

Mais c’est là tout le paradoxe de cette journée. La boxe, sport de contact par excellence, se raconte désormais autant à travers les objectifs des créateurs de contenus qu’au bout des stylos des reporters traditionnels. Katie Taylor, elle, se tient au milieu, figure d’une époque qui change, légende d’un sport qu’elle a contribué à transformer.

Samedi, à Croke Park, elle livrera son dernier combat. Elle ne doit rien à personne. Mais une chose est sûre : la génération qui arrive lui doit déjà beaucoup.