Le Japon, futur terrain de jeu du cricket mondial
Le Japon ne fait pas encore trembler les grandes nations du cricket. Mais sur les cartes stratégiques de l’ICC, le pays est encerclé de surligneurs fluo. Jeux olympiques, championnats du monde de natation, championnats du monde d’athlétisme, et désormais Jeux asiatiques : l’archipel s’est imposé comme une place forte de l’organisation d’événements planétaires. Le cricket veut s’y greffer.
William Glenwright, GM – Development de l’ICC, ne s’en cache pas. L’objectif dépasse largement la simple progression sportive des équipes nippones. Il s’agit de bâtir, patiemment, un futur pays hôte. « Une partie de notre plan stratégique à long terme avec le Japon, explique-t-il à Cricbuzz, c’est de voir comment nous pouvons travailler avec eux pour développer leurs capacités à accueillir de plus grands événements de l’ICC. Un jour, il pourrait y avoir une opportunité d’organiser ou de co-organiser une Youth World Cup, dans le cadre d’un plan plus large. »
L’Inde en tournée, un déclic symbolique
Le signal fort, c’est l’Inde. La sélection championne du monde a accepté de disputer un T20I face au Japon, modeste 41e au classement. Sur le papier, le déséquilibre est criant. Sur le terrain politique du cricket mondial, c’est un match fondateur.
« La tournée de l’Inde au Japon est tellement importante, insiste Glenwright. Elle renforce évidemment le niveau de l’équipe japonaise, mais elle développe surtout les capacités de l’organisation autour d’elle pour répondre aux exigences liées à l’accueil de champions du monde. Les administrateurs de la Japan Cricket Association doivent être exposés à cela si nous aspirons à amener de grands événements de l’ICC au Japon. »
Voir un Full Member affronter un Associate n’a rien d’exceptionnel en soi. Le contexte, lui, change tout. « Quand un membre à part entière et champion du monde joue contre un membre associé, c’est capital pour nous, sportivement, poursuit le dirigeant. Mais il y a aussi ce que cela signifie pour le pays et pour la place du cricket au Japon. C’est l’effet domino d’une telle affiche : elle reflète une confiance grandissante dans le jeu et dans la capacité de nos membres associés à accueillir des Full Members dans du cricket international majeur. »
Des résultats qui montent en puissance
Sur le terrain, les Japonais n’attendent plus. Les chiffres racontent une progression nette, presque silencieuse, mais réelle.
- 2022 : 7 matchs, 5 victoires, 2 défaites
- 2023 : 8 matchs, 4 victoires, 4 défaites
- 2024 : 25 matchs, 18 victoires, 6 défaites, 1 abandonné
- 2025 : 11 matchs, 6 victoires, 5 défaites
- 2026 (à ce jour) : 10 matchs, 8 victoires, 2 défaites
Dans cette montée en régime, des scalps significatifs : des succès contre le Koweït (23e), Bahreïn (27e) et la Papouasie-Nouvelle-Guinée (22e). Des résultats qui, dans l’univers des Associates, comptent.
Les femmes suivent le même sillon, avec un décollage plus récent mais tout aussi marqué :
- 2022 : 4 matchs, 4 défaites
- 2023 : 16 matchs, 4 victoires, 12 défaites
- 2024 : 14 matchs, 10 victoires, 4 défaites
- 2025 : 11 matchs, 7 victoires, 4 défaites
- 2026 (à ce jour) : 5 matchs, 3 victoires, 2 défaites
Les chiffres ne disent pas tout, mais ils posent un cadre : le Japon n’est plus une curiosité exotique. C’est un projet.
L’audience suit, les écrans témoignent
Le terrain n’est plus le seul baromètre. L’ICC a décidé, pour la première fois, de diffuser en direct certaines rencontres sur YouTube et Facebook dans des marchés émergents ciblés. Le Japon a répondu présent.
Plus de 1,1 million de vues ont été enregistrées dans le pays sur ces plateformes. Sur YouTube, les flux non anglophones destinés au Japon et à l’Indonésie ont totalisé 201 000 vues. Le japonais a pesé lourd : 58 % de ces vues, soit 118 000, contre 42 % partagés entre l’hindi et l’ourdou. Sur Facebook, même tendance : 252 000 vues pour les flux non anglophones au Japon et en Indonésie, avec 70 % attribués aux diffusions en japonais.
Le message est clair : le cricket commence à trouver son public. Pas encore des foules immenses, mais une base attentive, curieuse, en croissance.
Mai Yanagida, capitaine d’une génération qui y croit
Au cœur de cette évolution, des visages. Celui de Mai Yanagida, capitaine de l’équipe féminine japonaise, incarne cette bascule. Elle mesure le chemin parcouru.
« Le Japon n’est pas une nation de cricket comme l’Inde, reconnaît-elle auprès de Cricbuzz. Mais ces dernières années, sur dix ans même, la notoriété des joueurs et la popularité du cricket ont augmenté. J’espère qu’il y aura beaucoup de monde et que les gens viendront nous voir jouer. Et j’espère que nous pourrons rivaliser avec l’une des meilleures nations. »
Son équipe ouvrira sa campagne des Jeux asiatiques face à l’Inde, vendredi matin (IST). Une affiche qui, pour beaucoup, ressemble à un choc de mondes. Pour les Japonaises, c’est un rêve devenu calendrier officiel.
Elles ont suivi de près les Indiennes lors de la récente Asia Cup, scruté les performances dans la WPL, observé les standards, les rythmes, les attitudes. Maintenant, elles vont partager la même pelouse.
« Affronter l’Inde, c’est irréel. Et très excitant, confie Mai Yanagida. Nous n’avons jamais joué contre elles. Elles font partie des meilleures nations. Nous regardions l’Asia Cup, nous les suivions. Elles viennent de gagner le tournoi. Je sais que toutes leurs joueuses sont de classe mondiale. Ça peut être intimidant, mais pour nous c’est surtout de l’excitation : les voir, jouer contre elles, partager le terrain avec elles. »
Les Jeux asiatiques, laboratoire du plan ICC
Pour l’ICC, ces Jeux asiatiques ne sont pas une simple parenthèse multisports. Ils s’inscrivent au cœur de la stratégie de développement.
Glenwright détaille : « Les Jeux olympiques sont limités en taille, comme pour tous les sports. Les Jeux asiatiques, ou les Jeux régionaux, permettent à davantage de nos membres de participer à un événement multisports. Et cela débloque toutes sortes de financements : des gouvernements, des comités olympiques, des sponsors, sans parler des opportunités de compétition supplémentaires. »
La conséquence est déjà visible sur le sol japonais. « Grâce aux Jeux asiatiques, le Japon dispose désormais d’un deuxième terrain international, souligne-t-il. Il y en avait un à Sano, il y en a maintenant un autre à Nagoya. Nous avons donc deux installations aux standards internationaux dans le pays. Du coup, la capacité et le potentiel du Japon pour accueillir de grands événements de l’ICC, qui exigent en général au moins deux terrains internationaux, changent immédiatement. Le Japon entre dans l’équation. »
Des inquiétudes sur les installations, des réponses fermes
Les Jeux asiatiques relèvent de l’Asian Cricket Council, et des rapports critiques ont circulé sur la qualité des infrastructures, notamment hors terrain. L’ICC, elle, se montre rassurante sur l’essentiel : le cricket.
« Sur le terrain lui-même, nous n’avons aucune inquiétude, affirme Glenwright. Nous y avons organisé un tournoi qualificatif pour la World Cup plus tôt cette année. Les rapports indiquent que la piste et l’outfield sont excellents. Nous n’aurions pas tenu un qualifier là-bas si nous n’avions pas eu confiance. »
Les réserves évoquées par l’ACC concernent surtout les espaces annexes : vestiaires, zones médias, enclos pour les athlètes. « Je crois qu’elles sont en train d’être traitées, ajoute-t-il. La dernière mise à jour que nous avons eue va dans ce sens. Mais en ce qui concerne la piste, l’outfield, l’installation de cricket en elle-même, nous sommes très confiants : ce sera une excellente enceinte, à la hauteur de l’importance de l’événement et des membres qui y participent. »
Le décor est planté. Le Japon n’est pas encore une superpuissance du cricket, mais il devient un territoire que l’ICC ne peut plus se permettre d’ignorer. Reste une question : dans quelques années, parlera-t-on encore du Japon comme d’un outsider exotique… ou comme du pays hôte d’une Youth World Cup qui aura changé la donne ?




