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Défaite de Novak Djokovic à l'US Open : un tournant de carrière

Les yeux embués, les jambes qui lâchent, le souffle court. Dimanche, à New York, la défaite de Novak Djokovic au premier tour de l’US Open face à Mariano Navone n’a pas ressemblé à une simple sortie de route. Elle a eu le parfum lourd des tournants de carrière, de ceux qui laissent une trace durable.

Perdu en quatre sets contre un adversaire que, pendant vingt ans, il aurait probablement étouffé en trois manches sans trembler, Djokovic a offert une image rarissime : celle d’un champion vulnérable. Sa démarche n’avait plus cette assurance glaciale, son corps paraissait raide, son regard moins habité. Son fameux mental de guerrier, cette armure qui l’a porté à 24 titres du Grand Chelem, a semblé se fissurer.

Cette fois, la défaite a eu un autre poids. Elle a semblé plus… définitive.

Il suffit pourtant de remonter sept mois en arrière pour mesurer le vertige. En janvier, Djokovic disputait encore la finale de l’Open d’Australie. À 39 ans, il défiait les probabilités, se posant comme l’un des seuls capables de rivaliser avec la nouvelle garde incarnée par Carlos Alcaraz et Jannik Sinner. En juillet, une demi-finale à Wimbledon entretenait encore l’idée d’un 25e titre majeur, ce record absolu qui le hante et le motive à la fois.

Aujourd’hui, cet objectif paraît plus lointain que jamais.

Djokovic n’est plus, depuis un moment déjà, un joueur de circuit à plein temps. Il choisit ses batailles, se préserve pour les tournois du Grand Chelem, utilise les autres compétitions comme des rampes de lancement. Ce calendrier sur mesure lui a permis de repousser les limites de son corps. Mais même lui semble désormais impuissant face au dernier adversaire qu’il n’avait encore jamais vraiment affronté : le temps.

Depuis le début du mois, le Serbe reconnaît lutter contre un problème de santé sous-jacent, aggravé par la chaleur et l’humidité. À New York, ce mal l’a rattrapé de plein fouet. On l’a vu vomir entre les points, marcher péniblement, presque incapable de se déplacer dans les derniers jeux. Son visage, dans le dernier set, disait tout : douleur, frustration, et cette prise de conscience brutale que le corps ne suit plus.

Les larmes, au moment où le match lui échappait, ont parlé plus fort que n’importe quel discours. Comme si Djokovic sentait que l’horloge, cette fois, ne se remonterait pas aussi facilement.

« Je n’ai pas pris de plaisir », a-t-il reconnu après la rencontre. « Je pense que c’était évident que c’était une sensation affreuse sur le court pour moi. »

Il a décrit ce qu’il traîne « pratiquement à chaque match cette année : vomissements, nausées, un vrai problème à ce niveau-là. »

Puis vient le reste : « Mon corps entier commence à s’effondrer, crampes et douleurs. Mon dos a lâché à la fin, et l’épaule aussi. »

Le constat est froid. La scène, elle, était crue. Un monument du sport, plié en deux, cherchant de l’air entre deux points, tentant de faire durer une bataille que son corps avait déjà perdue.

À la sortie de l’US Open, Djokovic a confié avoir besoin de temps pour réfléchir à son avenir. Peut-il continuer à infliger ce supplice à son organisme ? Peut-il encore accepter de se présenter en Grand Chelem sans être sûr de tenir physiquement ? Après ce dimanche, difficile d’imaginer qu’il ne pense pas sérieusement à la retraite.

Et pourtant, avec Djokovic, la prudence s’impose. Il a déjà entendu ce discours. En 2017, son coude posait question, certains se demandaient s’il retrouverait un jour son niveau. En 2018, il remportait deux des quatre majeurs de la saison. À chaque fois qu’on l’a cru au bord du déclin, il a trouvé un moyen de revenir, de remodeler son jeu, de faire mentir le temps.

Ces dernières années, le récit de la fin annoncée l’accompagne partout. Chaque début de saison serait le « dernier grand tour », chaque défaite, le signe que la fenêtre se referme. Pourtant, il a continué à repousser l’échéance, à réinventer ses schémas de jeu, à s’accrocher aux sommets. Son combat en cinq sets contre Sinner à l’Open d’Australie, en janvier, en était un symbole éclatant : un vétéran qui refuse de céder sa place, qui arrache encore des victoires à la force de son intelligence et de sa rage.

Mais la réalité brute reste la même : Djokovic n’a plus remporté de Grand Chelem depuis 2023. À ce stade, ce n’est une surprise pour personne. Ses deux grands rivaux, Roger Federer et Rafael Nadal, ont soulevé leur dernier majeur à 36 ans. Le tennis moderne impose une intensité physique telle qu’à 39 ans, la moindre faille devient un gouffre. Pour bousculer Alcaraz, Sinner et les autres, il lui faudrait désormais non seulement du génie, mais aussi une dose massive de réussite physique.

Son naufrage dominical sera peut-être, avec le recul, une fausse alerte de plus dans une carrière qui en a connu d’autres. Mais la probabilité qu’il marque le début de la fin n’a jamais semblé aussi forte. Son visage, alors qu’il tentait encore de trouver des ressources inexistantes, donnait l’impression d’un homme qui, pour la première fois, se voyait lui-même dépassé par ce qui se jouait.

Sur un court, Djokovic a presque toujours tout contrôlé : le rythme, les émotions, l’adversaire, le public parfois. À New York, il a semblé dominé par un élément qu’il ne maîtrise plus : son propre corps.

Quoi qu’il décide dans les prochains mois, son héritage est déjà scellé. Il restera, pour beaucoup, le plus grand joueur de l’histoire. Et il ne sera pas le dernier géant à s’accrocher un peu trop longtemps à son sport, par amour, par orgueil, par refus du vide.

La clé, désormais, sera peut-être de redéfinir ce qu’est la réussite pour lui. Accepter de viser autre chose qu’un 25e majeur, se contenter de quelques coups d’éclat, de tournois isolés, de moments suspendus. Mais une question demeure, implacable : un compétiteur comme Novak Djokovic peut-il vraiment se satisfaire d’un rôle secondaire dans un monde qu’il a dominé si longtemps ?