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Le prince héritier d’Arabie saoudite et son empire footballistique

Le prince héritier d’Arabie saoudite ne fait jamais les choses à moitié. En 2015, il monte à bord du Serene, un superyacht de 134 mètres appartenant alors à un milliardaire russe. Douze heures plus tard, le chèque est signé : 429 millions d’euros. Deux héliports, une salle de cinéma, plusieurs piscines, un nightclub privé, une salle d’observation sous-marine… Le décor n’a rien d’un simple caprice de riche, mais tout d’un manifeste de puissance.

La même année, cap sur la France. À quelques kilomètres de Versailles, le Château Louis XIV change de mains pour plus de 300 millions de dollars. Façades et jardins semblent sortis du XVIIe siècle, mais derrière les dorures, tout est piloté par iPhone : climatisation, éclairages, jeux de fontaines, jusqu’à un aquarium immersif construit sous les douves. La tradition pour la photo, la technologie pour le quotidien.

Deux ans plus tard, une autre enchère fait trembler le marché de l’art : Salvator Mundi, tableau attribué à Léonard de Vinci, s’envole pour 450,3 millions de dollars. Derrière l’acheteur anonyme, beaucoup voient la main du même homme. Officiellement, rien n’est confirmé. Officieusement, personne n’est vraiment surpris.

À 41 ans, avec une fortune estimée à 25 milliards de dollars par la House of Saud, le prince héritier a étendu son influence bien au-delà des palais et des salles de vente. Son véritable levier, aujourd’hui, c’est le sport, et surtout le football. En tant que président du Public Investment Fund, le fonds souverain saoudien, il a fait du ballon rond un outil central de la stratégie Vision 2030, destinée à diversifier une économie longtemps accrochée au pétrole.

En 2023, le PIF prend le contrôle majoritaire de quatre clubs historiques de Saudi Pro League : Al Nassr, Al Hilal, Al Ittihad et Al Ahli. Les comptes changent d’échelle, le marché aussi. Al Nassr peut alors offrir un pont d’or à Cristiano Ronaldo. Le transfert bouscule la planète football et ouvre un couloir doré vers Riyad pour une vague de stars mondiales. Les salaires explosent, les contrats se multiplient, la Saudi Pro League s’installe d’un coup dans le paysage.

L’empire ne s’arrête pas aux frontières du royaume. En 2021, le PIF s’offre Newcastle United et s’installe au cœur de la Premier League. Un club historique, un championnat surmédiatisé, une vitrine idéale pour afficher la nouvelle ambition saoudienne. Les investissements suivent, la suspicion aussi, mais la stratégie est claire : être partout où le football compte.

Autour de ce projet, le carnet d’adresses du prince héritier donne la mesure du personnage. Chefs d’État, géants de la tech comme Mark Zuckerberg ou Elon Musk, stars d’Hollywood telles que Johnny Depp, Morgan Freeman ou Lindsay Lohan : les dîners se jouent à l’échelle planétaire. Le sport, lui, devient un langage commun, un terrain d’influence, un outil d’image.

Face aux critiques sur son train de vie, l’intéressé ne se cache pas. Dans une interview accordée à la chaîne américaine CBS, il lâche une phrase qui résume sa posture : il se décrit comme un homme riche, pas un ascète, rappelant qu’il appartient à une famille régnante installée depuis des siècles avant même la fondation de l’Arabie saoudite. Pas question de jouer les Gandhi ou les Mandela. Il assume la démesure.

Mais cette vie de luxe se heurte à une autre réalité, beaucoup plus brutale. Selon le Wall Street Journal, une série récente d’attaques de drones et de missiles menées par les forces houthies a visé des aéroports et des infrastructures pétrolières autour de Riyad, tandis que les routes maritimes commerciales de la mer Rouge sont menacées. Le décor change : moins de marbre, plus de béton armé.

Face à cette montée des tensions régionales, le prince héritier aurait déplacé une partie de ses activités quotidiennes vers des palais fortifiés, dotés d’abris souterrains sécurisés. Les couloirs feutrés mènent désormais à des bunkers, pas seulement à des salles de bal. Entre yachts, chefs-d’œuvre et contrats de football, la nouvelle réalité du pouvoir saoudien se joue à la fois sur les pelouses du monde entier et dans les profondeurs blindées de ses résidences.