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Monza : L'histoire de la F1 au cœur de la vitesse

Le temple de la vitesse n’a pas besoin de mots pour imposer le silence. Il suffit d’une image. Celle de 1950, par exemple. L’Italie découvre la Formule 1, le championnat du monde vient de naître, et Giuseppe Farina, au volant de son Alfa Romeo, s’offre le luxe absolu : décrocher le tout premier titre mondial à domicile. Aucun autre pilote ne réussira jamais pareille prouesse. Monza, déjà, choisit ses hommes.

Trois ans plus tard, la grille de départ ressemble à une fresque. Farina, cette fois chez Ferrari, aux côtés de Juan Manuel Fangio pour Maserati et d’Alberto Ascari dans l’autre Ferrari. Trois noms, huit titres mondiaux à eux seuls sur les premières années de la discipline. Fangio gagne ce jour-là, Ascari prend le championnat. Le pouvoir se partage entre géants, et Monza sert de théâtre à cette passation.

Les années passent, la piste reste brutale. En 1956, Fangio, Stirling Moss et Peter Collins s’élancent sur les immenses courbes relevées du banking, cette muraille de béton qui hantera longtemps les photos d’archives. Moss impose sa Maserati, mais l’histoire retient surtout le geste de Collins : le Britannique abandonne sa Ferrari à Fangio, lui offrant les points nécessaires pour un quatrième titre mondial. À Monza, la loyauté se mesure à plus de 300 km/h.

La piste, pourtant, n’a aucune mémoire pour la pitié. En 1961, Wolfgang von Trips arrive en Italie au bord du sacre avec Ferrari. Deuxième tour. Contact avec la Lotus de Jim Clark. La Ferrari décolle, traverse une butte, fauche des spectateurs. Quinze morts, dont von Trips. Le championnat s’échappe à quelques kilomètres de Maranello. Sur les photos d’avant-course, l’Allemand sourit encore. Monza, ce jour-là, marque au fer rouge toute une génération.

Derrière le vacarme des moteurs, la vie continue pourtant dans les stands. En 1967, Graham Hill ajuste calmement son casque Lotus, entouré de sa famille. Sa femme Bette, ses enfants, dont Damon, six ans, planté devant, presque à hauteur de genoux. Le futur champion du monde 1996 assiste sans le savoir à la routine d’un métier qui ne pardonne rien.

Sans chicanes, Monza devient dans les années 60 un immense tunnel de vent. Les courses se jouent dans l’aspiration, au millimètre. En 1969, Jackie Stewart arrache la victoire pour Matra devant Jochen Rindt, Jean-Pierre Beltoise et Bruce McLaren. Quatre voitures en moins de deux dixièmes à l’arrivée. Un battement de cil. Le drapeau à damier tombe, la foule hurle, les chronos peinent à suivre.

Un an plus tard, le visage de Monza se durcit encore. Nina Rindt, dans les stands, chronomètre son mari Jochen pendant les essais de 1970. Quelques instants plus tard, la Lotus se fracasse à l’approche de la Parabolica, très probablement victime d’une rupture de suspension. Rindt ne survivra pas. Quelques semaines plus tard, il sera sacré champion du monde à titre posthume, unique cas de l’histoire. Monza, encore, comme point de bascule.

La ligne d’arrivée se transforme en champ de bataille en 1971. Peter Gethin surgit avec sa BRM et remporte la course devant Ronnie Peterson, François Cevert, Mike Hailwood et Howden Ganley. Cinq voitures en six dixièmes. La photo ne raconte qu’une chose : personne ne lève le pied ici. Pas même pour respirer.

En 1973, la tension retombe l’espace d’un instant. Frank Williams organise une course à pied autour du circuit. James Hunt mène la troupe, torse nu, sourire bravache. C’est pourtant Williams lui-même qui s’impose et empoche les 750 livres promis au vainqueur. À Monza, même loin des monoplaces, la compétition ne lâche jamais le peloton.

Trois ans plus tard, le courage prend un autre visage. Niki Lauda revient à Monza en 1976, six semaines seulement après son accident presque fatal au Nürburgring. Le visage marqué, les brûlures encore vives, l’Autrichien grimpe dans sa Ferrari et termine quatrième, en souffrance, mais debout dans la lutte pour le titre face à James Hunt. Il perdra le championnat pour un point. Son retour ici restera comme l’une des plus grandes démonstrations de volonté qu’ait connu ce sport.

En 1978, la tragédie frappe à nouveau dès le départ. Carambolage derrière les leaders. La Lotus de Ronnie Peterson s’encastre et prend feu. Le Suédois souffre de graves blessures aux jambes, mais son pronostic vital ne semble pas engagé. Les secours tardent, les complications surviennent. Il meurt le lendemain d’une embolie. Le même jour, son équipier Mario Andretti décroche le titre mondial. Ses mots, plus tard, glacent encore : « Malheureusement, la course automobile, c’est aussi ça. »

Monza sait aussi offrir des miracles sportifs. En 1988, McLaren domine tout, partout. Sauf ici. Ayrton Senna file vers une nouvelle victoire, jusqu’à ce que Jean-Louis Schlesser, remplaçant de Nigel Mansell chez Williams, le percute alors que le Brésilien tente de le prendre un tour. Senna s’enlise dans le bac. Ferrari signe un doublé, Gerhard Berger devant Michele Alboreto, quelques semaines après la mort d’Enzo Ferrari. Les tifosi envahissent le circuit, en larmes, entre deuil et extase.

Le même premier freinage, la même violence. En 1993, Senna s’accroche cette fois avec Damon Hill dans la chicane où Schlesser l’avait envoyé dehors cinq ans plus tôt. Les deux repartent, Hill remonte, gagne la course. À Monza, les histoires se répondent, parfois à la virage près.

La ligne d’arrivée devient à nouveau un piège cette année-là. La Minardi de Christian Fittipaldi décolle après un contact avec la voiture sœur de Pierluigi Martini, se retourne en plein air, effectue un salto avant de retomber sur ses roues, au-delà de la ligne. Huitième place, juste derrière Martini. Les deux hommes sortent indemnes. Le public a à peine le temps de reprendre son souffle.

En 1999, c’est un autre type de drame qui se joue. Mika Häkkinen, en tête avec sa McLaren, part seul à la faute. Il s’effondre en larmes derrière un talus, persuadé d’avoir laissé filer le titre. Il le remportera finalement face à Eddie Irvine. Mais l’image du Finlandais, casqué, recroquevillé, dit tout du poids que Monza fait peser sur les épaules des favoris.

En 2000, la marée rouge déferle. Michael Schumacher gagne pour Ferrari, un succès décisif sur la route de son premier titre avec la Scuderia, le premier d’une série de cinq. Les tifosi envahissent la ligne droite, transforment l’asphalte en océan écarlate. Monza n’est plus un circuit, c’est une cathédrale en fusion.

Les années suivantes ne calment rien. La première chicane, remodelée, reste un entonnoir impitoyable. En 2011, au départ, les monoplaces partent dans tous les sens, certaines à contre-sens, d’autres dans les dégagements. Chaque pilote sait que s’il veut gagner ici, il doit accepter de plonger dans ce chaos au premier tour.

En 2021, le duel moderne par excellence s’écrit à son tour dans les graviers lombards. Max Verstappen et Lewis Hamilton se retrouvent roue contre roue à la chicane. Contact. La Red Bull décolle, se pose sur la Mercedes. Le halo se dresse entre la roue et le casque du Britannique. L’image fait le tour du monde. Le dispositif de protection, longtemps débattu, vient probablement de lui sauver la vie. Monza, encore une fois, rappelle que la frontière entre gloire et catastrophe tient à un arceau de titane.

De Farina à Verstappen, de Fangio à Hamilton, la piste italienne n’a jamais changé de rôle. Elle ne raconte pas seulement l’histoire de la Formule 1. Elle la tranche, la blesse, la sacre. Et chaque septembre, une même question revient : qui osera, cette fois, affronter le jugement de Monza ?